Sunday, September 07, 2008

L' archer zen.

EXTRAITS DE L'ARCHER ZEN, CHAPITRE DE "L'ART SANS ART" DE JEAN-PIERRE MONTIER. Les différents extraits de cette thèse sur Henri Cartier-Bresson représentent ma philosophie du reportage photographique, le chemin que je tente de suivre depuis quelques mois.
















"[...]ce n'est pas devant vous que je m'incline, car dans ce coup vous n'êtes pour rien. Cette fois vous vous teniez complètement oublieux de vous-même, sans aucune intention dans la tension maxima: alors comme le fruit mûr, le coup s'est détaché de vous. Et maintenant, continuez à vous exercer comme si rien ne s'était passé." extrait de "Le zen dans l'art du tir à l'arc" d'Herrigel.


















[...]La solution proposée par maître Kenzo Awa tient en une formule: tirer sans avoir d'intention quelconque. Pour être véritablement efficace, une action doit reposer sur un état de vacuité spirituelle (état de ce qui est vide; absence de valeur, de signification) qui garantit sa conformité parfaite avec l'ordre du monde. [...] si l'on veut que la flèche parte sans vibrer, il n'est d'autre manière de s'y prendre que de la laisser partir d'elle-même...

















L'existence d'un ordre profond se révèle d'une nécessité intangible, d'un convergence entre le monde intérieur et extérieur: à l'instant où le fruit se détache de l'arbre aussi bien qu'à l'instant du tir, a lieu une crise, un fil se déchire, mais c'est la dialectique de l'ordre et du chaos qui impose cet instant critique et le régit, en sorte que la séparation de la flèche ou du fruit restaure et pérennise (rend perpétuel) un ordre au moment même où elle paraît le bouleverser. Cet instant critique est aussi un accomplissement, à condition toutefois qu'il obéisse à une logique interne, conjointement celle de l'arbre et celle du fruit, et non à une logique imposée par une volonté extérieure. C'est donc bien "quelque chose" qui sépare le fruit de l'arbre, et "quelque chose" qui tire à l'instant où la flèche part.

















[...]Concentration, souplesse et oubli de soi sont parfaitement solidaires. "Le photographe doit être une plaque sensible: on a une conception, mais il faut le respect de ce qui se passe."

S'oublier, être oublié: deux faces d'une commune exigence.

















[...] être tout entier du côté du vivant, qui n'est vivant que parce qu'il est sans arrière-pensées, pure "être là". Être oublié et s'oublier décrivent la disposition mentale de toute activité créatrice. "[...] s'abstraire; ne pas essayer de prouver quoi que ce soit. [...]"
"Qui cherche à façonner le monde, je vois, n'y réussira pas. Le monde, vase sacré, ne peut être façonné. Qui le façonne le détruira. Qui le retient le perdra" dit Lao-Tseu. D'où la valorisation de l' instinct...

















"Je ne sais pas si la photographie est un art ou non. Je sais que c'est un moyen de comprendre. La photographie est une intelligence..." nous dit Henri Cartier-Bresson. La photographie est un moyen de vivre en intelligence avec le monde et en harmonie avec soi-même. Une harmonie qui n'a pas de de caractère mystique; elle n'équivaut pas à un détachement d'avec le monde, mais à sa stylisation.

































Loin de dénier l'intervention du sujet dans l'action créatrice, la pensée zen énonce la nécessité absolue pour lui de s'intégrer au cours des choses dans un souci d'efficacité et d'excellence de l'accomplissement. Le sentiment de beauté ne procède que de l'unité, d'une participation au Tout.
Que la photographie soit un procédé mécanique lui donne de fort mauvaises prédispositions, [...] En revanche, dans le cadre de l'esthétique zen, le caractère d'instantanéité de la création et son corollaire, l'impossibilité d'apporter la moindre retouche, loin d'être considérés comme des indices de perfection, sont les principes mêmes d'une création maîtrisée, heureuse, aisée, et finalement parfaite.
Car tout est lié: si dans l'esthétique occidentale, la valorisation du travail ou de l'inspiration concourent de deux façons différentes mais convergentes à surestimer le rôle du créateur (parfois jusqu'au culte du génie, et plus souvent sous la forme d'une hypertrophie du Moi, dont on a vu à quel point elle provoquait l'exaspération d'Henri Cartier-Bresson). Dans la perspective tracée de l'esthétique zen, la création artistique est pensée comme instantannée et non-retouchable, le sujet étant défini par sa posture d'effacement et de fusion dans un processus d'ensemble avec lequel il fait corps.
"Il y a un évènement qui monte, qui monte, et à un moment, il y a tout l'ordre géométrique qui est là. C'est comme un orgasme! Nous sommes là en lutte avec le temps, un peu comme le chef d'orchestre." Henri Cartier-Bresson
































Pour Henri Cartier-Bresson, la capture de sensations visuelles est un exercice concerté de l'intuition devant un monde en mouvement, une pratique fondée sur une dialectique de la concentration et de la spontanéité, dont le but est de vivre en intelligence avec le monde et de mieux le comprendre sans recourir aux moyens de l'intelligence analytque.